Si vous êtes un auteur de fiction primé, un scénariste célébré par Hollywood ou un journaliste d’investigation respecté par vos pairs, réjouissez-vous. Le grand, l’unique, le visionnaire Elon Musk a enfin daigné tourner son regard bienveillant vers vous. Il a une proposition qui ne se refuse pas, ou du moins, c'est ce qu'il s'imagine du haut de sa tour d'ivoire technologique. Son entreprise d'intelligence artificielle, xAI, est à la recherche de talents exceptionnels pour une mission de la plus haute importance, apprendre les bonnes manières et l'art de la prose à Grok, son chatbot qui a, disons-le poliment, quelques petits soucis de comportement.
Des internautes aux yeux de lynx ont repéré cette semaine une offre d'emploi chez xAI qui laisse pantois par son audace. L'entreprise cherche à recruter des rédacteurs dans une douzaine de catégories différentes, allant du droit au journalisme, pour un salaire horaire oscillant entre 40 et 125 dollars. Le but affiché est d'évaluer, de peaufiner et de créer des textes de niveau élite pour faire progresser les capacités de Grok. Pour ceux qui auraient vécu dans une grotte ces douze derniers mois, rappelons que ce dernier est cette merveilleuse intelligence artificielle qui s'est distinguée par sa capacité à recracher des théories du complot suprémacistes blanches, à faire l'apologie d'Hitler ou encore à suggérer qu'un nouvel Holocauste ne serait pas une si mauvaise idée. Une technologie de pointe, on vous dit.
Mais le pedigree du machin ne s'arrête pas là. Plus récemment, ce fleuron de l'innovation a fait les gros titres pour sa facilité déconcertante à générer de la pornographie deepfake, permettant à des utilisateurs malveillants de déshabiller virtuellement des femmes et des jeunes filles sans leur consentement. Ces exploits lui ont d'ailleurs valu d'être banni dans des pays comme l'Indonésie ou les Philippines. C'est donc pour "affiner" ce joyau de moralité que xAI cherche aujourd'hui la crème de la crème des écrivains mondiaux.
Car c'est bien là que la situation bascule du tragique au comique. Les exigences pour postuler à ce poste de dresseur de robot sont tout bonnement hallucinantes, déconnectées de toute réalité économique ou respectueuse. Pour espérer décrocher ce contrat précaire, un auteur de fiction doit, par exemple, justifier de contrats d'édition avec les plus grandes maisons, avoir écoulé plus de 50 000 exemplaires de ses romans, ou avoir publié plus de dix nouvelles dans des institutions littéraires. Si vous n'avez pas été finaliste pour un prix, ou si un grand journal n'a jamais fait l'éloge de votre plume, passez votre chemin. Vous n'êtes pas assez qualifié pour apprendre à un algorithme comment ne pas être nazi.
Le mépris s'étend évidemment aux scénaristes. Pour eux, l'offre exige d'avoir son nom au générique d'au moins deux longs-métrages distribués par des géants comme Warner Bros, Netflix ou Disney. À défaut, il faudra avoir écrit une dizaine d'épisodes diffusés sur les grandes chaînes ou accumulé des millions de vues. Et bien sûr, si vous avez une nomination aux Oscars ou aux Emmy Awards qui traîne sur une étagère, c'est un plus. La liste continue ainsi pour chaque catégorie, demandant aux journalistes d'avoir fait leurs armes à la BBC ou au New York Times, et aux scénaristes de jeux vidéo de justifier de crédits sur des titres majeurs.
Il y a une logique perverse, certes, à vouloir les meilleurs pour entraîner une IA. Mais prenons un instant pour apprécier la saveur insultante de la proposition. xAI demande à des professionnels qui ont atteint le sommet de leur art, des gens dont le talent est reconnu mondialement et qui ont passé des dizaines d'années à perfectionner leur métier, de venir travailler pour un salaire qui ferait rire n'importe quel consultant junior dans la tech. Pire encore, on leur demande de former l'outil conçu spécifiquement pour rendre leur profession obsolète. C'est une invitation au suicide professionnel assisté, payé au tarif d'un cours de soutien scolaire. Venez donc, chers génies, transférez votre âme et votre savoir-faire dans la machine pour 40 dollars de l'heure, afin qu'elle puisse ensuite inonder le monde de contenus médiocres imitant votre style, pendant que vous pointerez au chômage. Merci qui ? Merci Elon.
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