En 2020, Brad Smith, président de Microsoft, se parait des atours de grand défenseur de l’environnement. Avec une solennité calculée, il déclarait que l’eau est essentielle à la vie et dévoilait un plan ambitieux pour réduire la consommation hydrique de l’entreprise, promettant même de restaurer plus d’eau que le géant n'en consommait. C’était une belle promesse, parfaite pour les relations publiques. Mais quatre ans plus tard, alors que la frénésie de l’intelligence artificielle s’est emparée de la Silicon Valley, ces engagements ressemblent de plus en plus à du greenwashing pur et simple, sacrifiés sur l’autel du profit et de la domination technologique.
La réalité des chiffres, lorsqu’elle n’est pas soigneusement filtrée par les communicants de l’entreprise, est accablante. Des documents internes obtenus par le New York Times révèlent que Microsoft s’attendait l’an dernier à voir ses besoins annuels en eau tripler d’ici 2030, pour atteindre le chiffre astronomique de 28 milliards de litres. Face à ces fuites, le géant américain a tenté de rectifier le tir, présentant une nouvelle estimation améliorée de 18 milliards de litres. Même cette version édulcorée représente une hausse de 150% par rapport à 2020. Pire encore, ces prévisions excluent commodément plus de 50 milliards de dollars de nouveaux accords signés récemment pour des centres de données. Le mastodonte joue avec les chiffres pendant que les ressources s’épuisent.
Ce qui est particulièrement révoltant, c’est la localisation de cette voracité. Microsoft ne se contente pas de consommer de l’eau mais pompe des ressources vitales dans des régions déjà au bord de l’effondrement écologique. Prenez Jakarta, en Indonésie, une métropole qui s’enfonce littéralement dans la mer à cause du drainage de ses aquifères. Microsoft y prévoyait au départ de quadrupler sa consommation. Ou encore Phoenix, en Arizona, une région frappée par deux décennies de sécheresse, où l’entreprise prévoyait des prélèvements records. À Pune, en Inde, où les pénuries d’eau ont déclenché des émeutes, les data centers de la firme assoiffent un peu plus une population à bout de nerfs.
Cette négligence n’est pas un accident, c’est une culture d’entreprise. Selon d’anciens employés, la stratégie de Microsoft a toujours privilégié la vitesse et la réduction des coûts financiers immédiats. L’eau, jugée trop bon marché pour être une priorité, a systématiquement été reléguée au second plan. Priscilla Johnson, leur ancienne directrice de la stratégie de l’eau, confirme que le sujet était traité comme une arrière-pensée, souvent expédié à la fin des réunions, voire ignoré. Lorsqu’il fallait choisir entre un refroidissement efficace mais coûteux et une consommation d’eau massive mais bon marché, le choix du management était clair, le profit avant la planète.
Le tableau est encore plus sombre si l’on considère l’impact indirect. Les chiffres de consommation d’eau de la firme de Redmond n’incluent pas les quantités colossales nécessaires au refroidissement des centrales électriques qui alimentent ses serveurs. Si l’on ajoute cette consommation cachée, son empreinte hydrique réelle pourrait atteindre 80 milliards de litres en 2030. L’opacité règne en maître, en l’absence de réglementations strictes, les géants de la tech choisissent leurs propres méthodologies de reporting, masquant l’ampleur réelle de leur impact environnemental.
Aujourd'hui, Brad Smith compare l’essor de l’IA à la révolution industrielle ou à l’arrivée de l’électricité. La comparaison est ironiquement juste. Comme ses prédécesseurs industriels, Microsoft bâtit son empire en exploitant sans vergogne les ressources naturelles, laissant aux communautés locales le soin de gérer la pénurie. La promesse d’être positif en eau d’ici 2030 semble désormais n’être qu’un mirage dans le désert que la Big Tech contribue à créer.
