Depuis ses débuts en 2007 avec The Come Up, J. Cole s’est construit autour d’une idée fixe, devenir l’un des meilleurs rappeurs de sa génération. À l’époque déjà, il se proclamait héritier du trône. Une ambition assumée, presque arrogante, qui a façonné toute sa carrière. Mais aujourd'hui en 2026, au moment où il annonce The Fall-Off comme son ultime album, une question plane. A-t-il encore faim, ou profite-t-il simplement de sa victoire acquise depuis longtemps ?
Avec 1h41 de musique, The Fall-Off est un projet généreux, presque trop. Un double album qui demande du temps, de l’attention, et qui révèle ses forces surtout quand le rappeur lâche vraiment les chevaux. Sur “Two Six” ou “WHO TF IZ U”, il retrouve cette énergie nerveuse, technique, qui lui vaut son statut dans le “Big 3”. Même vibe sur “Old Dog”, dopé par l’apparition survitaminée de Petey Pablo. Dès qu’il parle de sa Caroline du Nord natale, Cole retrouve une flamme authentique, presque juvénile. Mais derrière ces moments de grâce, une impression persiste, l'artiste rappe comme quelqu’un qui n’a plus rien à prouver. Et c’est peut-être ça, le cœur du problème. Il ne répond plus à la compétition, il ne cherche plus à dépasser qui que ce soit. Il déroule son héritage, tranquille, sûr de lui.
Cole présente The Fall-Off comme un miroir entre deux âges, 29 et 39 ans. Deux retours au pays, deux moments charnières de sa vie, deux façons de voir son rapport à sa femme, sa ville et son art. L’idée est belle, presque cinématographique. Mais dans les faits, le projet ressemble davantage à un long autoportrait, parfois touchant, parfois complaisant. Il évite soigneusement de revenir sur le clash Drake/Kendrick, dont il s’est retiré en effaçant son propre diss track. À la place, il préfère célébrer son parcours, sa ville, son influence. Rien de choquant, c’est son tour de gloire. Mais ce choix renforce l’impression d’un artiste qui se met en retrait du jeu plutôt que de le pousser plus loin.
Depuis Born Sinner, Cole traîne une difficulté récurrente, parler des communautés LGBTQIA+ sans maladresse. Sur “SAFETY”, il raconte une histoire à la première personne, mais les formulations restent problématiques. Certes, il ne prononce plus certains mots qu’il utilisait avant, mais le malaise demeure. On sent qu’il veut bien faire, mais qu’il n’a pas les outils pour aborder ces sujets avec finesse. Future apparaît sur deux morceaux, dont “Bunce Road Blues” avec Tems. Un choix intéressant, surtout quand on sait qu'il est au cœur du morceau “Like That” qui a ravivé la guerre Kendrick/Drake/Cole. On sent que Cole veut montrer qu’il reste dans la conversation, même s’il refuse d’y participer frontalement.
La deuxième partie du projet se concentre davantage sur l’amour et la spiritualité. “Life Sentence” tente une métaphore entre relation amoureuse et peine de prison avec un résultat discutable. “Only You” fonctionne mieux, plus doux, plus sincère. “Man Up Above” explore la foi, tandis que “I Love Her Again” rend hommage à Common et à l’histoire du rap. C’est là que le rappeur brille le plus, quand il parle du hip-hop comme d’une entité vivante, presque sacrée. On retrouve le Cole de Friday Night Lights, vulnérable, passionné, amoureux du rap. Il veut prouver qu’il peut finir en beauté, qu’il peut créer son meilleur album pour clore la boucle. Il multiplie les références à Nas, Outkast, DMX, Biggie, 2Pac. Il se place dans la lignée des géants. Et il le dit sans trembler, il se voit comme “le meilleur rappeur du siècle”. Le problème, c’est que ce genre de titre ne se décrète pas. Il se gagne. Et The Fall-Off, malgré ses qualités, n’a pas la puissance d’un vrai album testamentaire. Si c’est vraiment la fin, l'artiste s’en va avec un catalogue solide, une carrière exemplaire, et un impact indéniable. Mais on aurait aimé un dernier uppercut.

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