« C’est notre album le plus éclectique, il y a un peu de tout. Les chansons sont plus difficiles à étiqueter. On voulait faire quelque chose de différent. Moins rentre-dedans, moins pop, moins ouvertement psych-rock. Juste plus de bonnes ondes. »
Ces mots de Jasper Verhulst, le bassiste et fondateur d'Altin Gün, résument à la perfection l'essence de leur tout dernier projet. Depuis leurs débuts fracassants en 2018 avec l'album On, la formation basée à Amsterdam n'a cessé de jeter des ponts cosmiques entre le folk turc traditionnel et la pop psychédélique. Aujourd'hui, avec leur sixième album studio, sobrement intitulé Garip, la bande nous prouve qu'elle est au sommet absolu de son art.
Au cœur de cette nouvelle galaxie sonore se trouve une immense déclaration d'amour à la légende Neşet Ertaş. Disparu en 2012, ce virtuose incontesté du bağlama (aussi appelé saz) est le véritable parrain de la quasi-totalité de la musique folk turque moderne. Si des figures iconiques du rock anatolien comme Barış Manço, avec leurs cheveux longs et leurs pantalons pattes d'éph, récoltent souvent les lauriers de ce mouvement, l'influence d'Ertaş est tout aussi fondatrice.
Loin de tomber dans le piège du disque de reprises paresseux qui dénaturerait l'œuvre originale, Altin Gün parvient à réinventer avec une passion contagieuse dix de ses compositions. Là où les morceaux originaux jouaient souvent la carte de l'épure et du minimalisme, le groupe néerlandais débarque avec l'artillerie lourde. Ils nous offrent un son massif, texturé, et merveilleusement sublimé par de somptueux arrangements de cordes. Écouter Garip, c'est un peu comme regarder la fumée d'un feu de camp danser dans les airs. La musique tourbillonne, pivote et se métamorphose en permanence sous nos oreilles. Bien que la base rythmique vous ancre toujours solidement au sol, les mélodies peuvent vous propulser dans l'inattendu à la moindre seconde.
La formation navigue avec une fluidité déconcertante entre les accords majeurs et mineurs. Les arabesques de la guitare de Thijs Elzinga viennent épouser à la perfection les frappes du batteur Daniel Smienk et les percussions frénétiques de Chris Bruining, avant de s'envoler vers des motifs kaléidoscopiques d'une énergie folle. Au micro, Erdinç Eçevit livre une performance magistrale. Sa voix, claire, perçante et subtilement nappée d'une réverbération fantomatique, sait se faire terrestre en flirtant avec la ligne de basse, avant de décoller comme une fusée vers l'espace interstellaire.
L'album regorge de moments de grâce où le cœur bondit littéralement dans la poitrine. On se laisse envoûter par la beauté déchirante et mélancolique de Gönül Dağı, où des cordes luxuriantes viennent soutenir une ambiance très soixante-dix qui s'étire jusqu'à un solo noyé dans le trémolo. Un contraste saisissant se crée avec Zülüf Dökülmüş Yüze, un titre qui balance des accords secs et une basse étouffée tout droit sortis d'une pop vintage ultra-efficace.
Impossible également de ne pas frissonner devant la descente de gamme hypnotique de Neredesin Sen, ou face à la guitare slide tout simplement sublime de Gel Yanıma Gel. Le groupe s'autorise de délicieux synthés très années quatre-vingt sur Öldürme Beni, et nous invite à taper du pied frénétiquement sur Niğde Bağları. Le voyage s'aventure même sur des terrains inattendus avec Suçum Nedir, où l'ambiance devient cinématographique. On glisse vers une funk envoûtante rappelant les travaux de Roy Ayers ou Piero Umiliani, portée par un saxophone hanté, avant de retomber avec élégance sur le terreau fertile de Neşet Ertaş.
Avec ce nouveau disque dense et expansif, l'équipe s'empare de l'héritage d'un troubadour de génie avec un immense respect, sans jamais sacrifier sa propre folie. Même si les thèmes originaux abordent souvent les cœurs brisés, Garip dégage une allégresse follement communicative. C'est une tapisserie sonore de maîtres, à écouter impérativement d'une traite.

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