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Floppinux 2025 ou l'art perdu de faire tenir un noyau Linux moderne dans 1,44 Mo

Floppinux 2025 ou l'art perdu de faire tenir un noyau Linux moderne dans 1,44 Mo

Vous souvenez-vous de ce son mécanique, presque rythmique, ce « grrr-clac-clac » caractéristique qui signalait le chargement de votre système d'exploitation ou de votre jeu préféré ? À une époque où nos installations de jeux dépassent allègrement les 100 Go et où nos photos de vacances pèsent plus lourd que le code source complet de Doom, l'idée de faire tenir un système d'exploitation fonctionnel sur une disquette de 3,5 pouces semble relever de la sorcellerie ou du masochisme pur. C'est pourtant le défi technique et nostalgique qu'a relevé Krzysztof Jankowski avec la sortie de Floppinux 2025, une distribution embarquée qui tient intégralement sur une simple disquette de 1,44 Mo.

Ce projet n'est pas une simple curiosité archéologique destinée à prendre la poussière numérique. C'est un véritable tour de force d'optimisation et une lettre d'amour à l'architecture x86. Floppinux 2025, estampillée version 0.3.1, arrive à un moment charnière de l'histoire du libre. En effet, elle intègre le noyau Linux 6.14.11. Pourquoi cette version précise ? Pour les puristes du silicium, la réponse est douce-amère, c'est la toute dernière mouture du noyau à supporter nativement les processeurs i486. Dès la version 6.15, le support de ces légendes des années 90 sera abandonné. Floppinux 2025 est donc, en quelque sorte, le chant du cygne logiciel pour ces machines qui ont bâti l'informatique moderne.

Sous le capot, ou plutôt sous le volet métallique de la disquette, l'exploit force le respect. L'auteur ne s'est pas contenté de copier des binaires existants, il propose une approche « Linux From Scratch ». Le système est construit autour de la célèbre boîte à outils BusyBox, version 1.36.1, qui regroupe en un seul exécutable ultra-compact l'essentiel des commandes Unix (ls, cp, mv, et l'indispensable vi). Le tout est compilé de manière statique avec la bibliothèque musl pour éviter l'enfer des dépendances de bibliothèques partagées qui gonfleraient inutilement l'image disque.

L'aspect le plus geek du projet réside sans doute dans sa gestion de l'espace. Après avoir logé le noyau et le système de fichiers racine (rootfs), il reste environ 253 Ko d'espace libre. Cela peut sembler dérisoire pour qui a l'habitude de télécharger des films en 4K, mais pour un développeur système, c'est un latifundium ! Cet espace est utilisé pour la persistance des données. Contrairement à un LiveCD classique qui oublie tout au redémarrage, Floppinux monte la disquette en lecture/écriture. Vous pouvez donc coder un script shell, écrire un petit programme en C (si vous avez un compilateur ailleurs), ou simplement rédiger vos mémoires dans Vi, et tout sera sauvegardé physiquement sur le disque magnétique.

L'expérience utilisateur est, disons, spartiate mais incroyablement gratifiante. Le démarrage nécessite une machine (réelle ou émulée via QEMU ou 86Box) avec un modeste processeur 486DX et 20 Mo de RAM. Une fois le prompt affiché, vous êtes seul face à la machine, sans interface graphique, sans souris, juste vous et le kernel. C'est un retour aux fondamentaux, un exercice pédagogique puissant qui oblige à comprendre comment fonctionne le démarrage d'un système Linux: du chargeur d'amorçage Syslinux à l'initialisation du ramdisk, en passant par la création des nœuds de périphériques dans /dev.

Au-delà de la prouesse technique, Floppinux 2025 nous rappelle une leçon essentielle de l'informatique, l'optimisation est un art. À l'heure de l'abondance des ressources matérielles et des frameworks web qui nécessitent 2 Go de RAM pour afficher "Hello World", voir un système complet démarrer et fonctionner dans 1440 Kio est une bouffée d'air frais. C'est la preuve que l'on peut faire beaucoup avec très peu, pour peu que l'on prenne la peine de comprendre ce que l'on fait.

Alors, si vous avez un vieux lecteur de disquettes qui traîne dans un tiroir ou si vous voulez simplement tester vos compétences en ligne de commande dans un environnement impitoyable mais éducatif, le tutoriel de Jankowski est un passage obligé. C'est l'occasion parfaite pour compiler votre propre noyau, tailler dans le gras des options de configuration et ressentir cette satisfaction unique de voir un curseur clignoter sur un écran noir, sachant que vous maîtrisez chaque octet qui a permis cet affichage. Happy hacking ! 

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