ROMAIN LECLAIRE

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Horizon Europe 2026 - La géopolitique redessine les frontières de la science

Horizon Europe 2026 - La géopolitique redessine les frontières de la science

En cette année 2026, l'une des entreprises scientifiques les plus ambitieuses du continent européen, le programme Horizon Europe, a subi une transformation aussi discrète que majeure. Ce vaste cadre de sept ans, doté d'un budget d'environ 93 milliards d'euros et entièrement dédié à la recherche et à l'innovation, s'est subtilement éloigné de sa vocation de départ. Ce qui ressemblait autrefois à une invitation ouverte et inconditionnelle adressée aux chercheurs du monde entier adopte désormais un ton beaucoup plus prudent, protecteur et conditionnel.

Dans des secteurs de pointe absolument déterminent tels que l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les technologies quantiques et la biotechnologie, les organisations basées en Chine ne sont plus éligibles automatiquement aux financements européens. Il s'agit d'une rupture très nette par rapport aux années précédentes, où la participation chinoise était grandement facilitée. Bien que cette coopération ait toujours été encadrée, le changement actuel est loin d'être un simple ajustement bureaucratique. Il représente en réalité l'aboutissement de longues années de négociations compliquées et de signaux stratégiques envoyés par les instances dirigeantes à Bruxelles.

Concrètement, la commission européenne a durci les règles du jeu de manière nette. Les chercheurs chinois peuvent toujours contribuer aux projets de recherche européens, mais ils doivent impérativement le faire en tant que partenaires associés. Surtout, ils doivent désormais apporter leurs propres financements dans ces domaines sensibles. Le seuil d'exigence pour les collaborations s'est considérablement élevé. Aujourd'hui, les partenaires européens doivent prouver de manière irréfutable que leurs collaborateurs ne sont ni détenus ni contrôlés par des entités chinoises. Cela crée de véritables barrières de fait pour une très grande partie du travail bilatéral dans les technologies d'avant-garde.

La coopération internationale n'est pas totalement éteinte pour autant. Les travaux conjoints se poursuivent activement dans des domaines jugés moins sensibles sur le plan technologique, comme la climatologie, la biodiversité et l'agriculture, grâce à des mécanismes bilatéraux spécifiques. Ce recalibrage global est pourtant profondément révélateur. L'Europe trace désormais des lignes rouges très claires entre les infrastructures scientifiques de pointe qu'elle accepte de partager librement et le capital intellectuel qu'elle entend protéger farouchement.

Les justifications officielles mettent en avant des préoccupations éminemment légitimes comme la sécurité absolue de la recherche, la protection rigoureuse de la propriété intellectuelle et le risque grandissant de transferts involontaires de technologies stratégiques, particulièrement là où les frontières entre les applications civiles et militaires s'estompent. L'Union Européenne tente ainsi de concilier son ambition historique de coopération scientifique avec une volonté émergente d'autonomie face aux nouvelles puissances.

Sur le terrain, ces nouvelles règles bouleversent la formation et le fonctionnement quotidien des consortiums de recherche. Les institutions européennes qui souhaitent travailler à la frontière des technologies émergentes doivent impérativement intégrer ces contraintes d'éligibilité dès la conception de leurs projets. La constitution de partenariats internationaux nécessite aujourd'hui une expertise juridique extrêmement pointue, une gestion de consortium rigoureuse et un alignement parfait sur les priorités stratégiques de l'Union, ajoutant une lourdeur administrative inédite.

Ces restrictions drastiques pourraient avoir des conséquences intellectuelles et scientifiques inattendues. En repoussant de grands systèmes de recherche à la marge, le risque est de voir se développer des écosystèmes parallèles cloisonnés, avec une interopérabilité fortement réduite. À long terme, cela pourrait modifier les réseaux de citation, les normes de collaboration et la mobilité des chercheurs. Le paysage scientifique mondial risque ainsi de se fracturer en blocs géopolitiques distincts, définis par des barrières politiques restrictives plutôt que par la quête universelle et ouverte du savoir.

La décision de l'UE de changer les termes de son partenariat s'apparente à un réétalonnage nécessaire de sa boussole. Le programme Horizon Europe, jadis grand symbole de la coopération ouverte, devient le reflet d'une realpolitik moderne et assumée. Les décisions de financement intègrent dorénavant des enjeux cruciaux de sécurité, de réciprocité et de souveraineté technologique à long terme. L'avenir de la collaboration scientifique résidera dans une chorégraphie nuancée entre coopération mondiale et intérêt stratégique national.

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