ROMAIN LECLAIRE

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Le gouvernement américain livre l'Internet mondial aux dictatures

Le gouvernement américain livre l'Internet mondial aux dictatures

Pendant près de vingt ans, les États-Unis ont discrètement soutenu un effort mondial d'une importance vitale, empêcher Internet de se fracturer en une multitude de fiefs numériques contrôlés par des gouvernements autoritaires. Aujourd'hui, par un cynisme politique effarant et une quête aveugle de réduction des coûts, l'administration Trump est en train de détruire ce rempart. En coupant drastiquement les vivres de ces programmes de liberté numérique, Washington ne fait pas que réaliser des économies de bout de chandelle mais sacrifie délibérément la sécurité de millions de dissidents à travers le monde et déroule le tapis rouge aux pires dictatures de la planète.

Le programme, sobrement baptisé « Internet Freedom », était jusqu'à récemment géré par le département d'État et l'agence américaine pour les médias mondiaux. Son rôle était crucial, financer de petits groupes de développeurs et d'activistes, de l'Iran aux Philippines en passant par la Chine, qui conçoivent des technologies pour contourner la censure étatique. Plus de 500 millions de dollars ont été judicieusement alloués au cours des dix dernières années pour soutenir ce combat asymétrique. Mais cette époque est manifestement révolue. L'arrivée du "Doge", ce fameux département de l'efficacité gouvernementale voulu par Donald Trump, a frappé cette initiative avec la brutalité d'un couperet aveugle.

Sous prétexte de rationaliser l'État, les employés de carrière de ce programme ont été poussés à la démission ou purement et simplement licenciés en 2025. Le résultat de cette purge administrative est désastreux. Le principal bureau d'attribution des subventions n'a versé absolument aucun fonds l'année dernière. Pire encore, alors que l'organisation à but non lucratif Open Technology Fund a remporté une victoire en justice en décembre dernier pour tenter de restaurer une partie de ce financement vital, l'administration Trump a immédiatement fait appel. Ce geste prouve une hostilité active envers ces initiatives de liberté. Ce désengagement idéologique a d'ailleurs atteint son paroxysme en janvier dernier, lorsque les États-Unis se sont officiellement retirés de la Freedom Online Coalition, une alliance mondiale de défense des droits numériques qu'ils avaient pourtant eux-mêmes contribué à créer.

Les conséquences humaines de ce sabotage institutionnel sont incalculables. Les coupes budgétaires menacent de neutraliser des technologies qui ont récemment permis aux Iraniens de se coordonner lors de manifestations violemment réprimées, ou de diffuser au monde extérieur les images sanglantes des exactions de leur régime. Cet abandon frappe aussi de plein fouet les courageux activistes du Myanmar qui tentent de percer le rideau de fer numérique de la junte militaire, ainsi que les citoyens chinois cherchant à échapper à une surveillance de masse dystopique. Les outils menacés vont des applications connues comme Signal ou le navigateur Tor, jusqu'à des systèmes de contournement extrêmement sophistiqués permettant de capter des données par satellite lorsque les régimes coupent les réseaux mobiles traditionnels.

Pendant que l'administration américaine se félicite de ses coupes budgétaires destructrices, les régimes autoritaires, eux, investissent massivement. Les technologies de censure deviennent de moins en moins chères et s'exportent facilement, à l'image des équipements chinois de surveillance des réseaux qui inondent désormais l'Afrique et l'Asie. Face à cette menace grandissante, les créateurs d'outils anti-censure, qui travaillent souvent depuis leurs petits appartements avec une passion dévouée, se retrouvent contraints de licencier leurs équipes ou de travailler sans aucune rémunération.

En abdiquant de la sorte, le gouvernement américain envoie un message terrifiant au reste du monde. La défense de la liberté d'expression en ligne ne compte plus. Ce retrait irresponsable facilite grandement la tâche du Kremlin, de Pékin et de Téhéran, qui peuvent désormais enfermer leurs populations dans des bulles informationnelles étanches avec une facilité déconcertante. Les regards et les derniers espoirs se tournent désormais vers l'Europe, dans l'attente désespérée qu'elle reprenne le flambeau que Washington a lâchement laissé tomber.

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