L'ironie de la situation actuelle est si mordante qu'elle en devient presque douloureuse pour les millions d'utilisateurs qui ont cru à la promesse libertarienne de Telegram. Alors que la Russie resserre brutalement son étau numérique autour de l'application, son fondateur, Pavel Durov, semble avoir choisi son combat et ce n'est visiblement pas celui de la protection de ses concitoyens face à la censure d'État. Depuis ce mardi, les utilisateurs russes de la messagerie font face à une réalité glaciale. Le régulateur des communications, Roskomnadzor, a commencé à ralentir et restreindre méthodiquement l'accès à la plateforme.
Sur le terrain, la détresse est palpable. Des témoignages, comme celui d'une Moscovite prénommée Anna, illustrent le désarroi d'une population dont les canaux de communication se ferment les uns après les autres. Pour ces utilisateurs, Telegram n'est pas un outil de propagande ou un jouet politique, c'est le dernier lien vital avec leurs proches. Pourtant, face à cette offensive qui vise à asphyxier son œuvre dans son propre pays natal, le Zuckerberg russe brille par un silence assourdissant. Ce mutisme contraste violemment avec la logorrhée qu'il réserve aux dirigeants occidentaux.
En effet, alors que Moscou justifie ces restrictions par la lutte contre la fraude et les activités criminelles (un prétexte classique des régimes autoritaires pour museler l'information) Durov préfère détourner le regard. Pire encore, il semble s'engager dans une stratégie de diversion aussi transparente que cynique. Dans un tweet publié le 8 février, quelques jours seulement avant cette offensive russe, il s'est lancé dans une tirade virulente contre les dirigeants européens. Il y fustige Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz et Pedro Sánchez, les qualifiant de champions de la censure ayant les cotes de popularité les plus basses au monde.
Cette attaque est révélatrice d'une hypocrisie profonde. Durov tape sur des démocraties où la popularité se mesure et où la critique est permise, tout en ignorant superbement la main de fer qui s'abat sur son entreprise en Russie. Il critique les débats européens sur la régulation des réseaux sociaux pour les adolescents, les qualifiant d'atteintes à la liberté, mais ne trouve rien à redire lorsque le Kremlin ordonne aux fabricants de téléphones d'installer l'application d'État "Max" sur les nouveaux appareils, préparant ainsi le terrain pour un remplacement forcé de Telegram.
L'attitude du fondateur soulève une question fondamentale sur l'intégrité de sa posture de "résistant". Il est facile de jouer les martyrs de la liberté d'expression face à une justice française qui, malgré son arrestation en 2024 pour manque de modération, lui garantit des droits de la défense et un procès équitable. Il est infiniment plus difficile, et visiblement hors de portée pour lui aujourd'hui, de confronter le véritable autoritarisme qui ne s'embarrasse pas de procédures judiciaires complexes mais coupe simplement le signal.
En août dernier, lorsque Roskomnadzor a commencé à bloquer partiellement les appels sur Telegram et WhatsApp sous prétexte de lutte antiterroriste, les signaux d'alarme étaient déjà rouges vifs. Aujourd'hui, la menace est existentielle pour l'application en Russie. Pourtant, Durov préfère s'enfermer dans une tour d'ivoire idéologique, pointant du doigt les imperfections des démocraties libérales pour mieux éviter de regarder en face la nature du régime qui est en train de démanteler son empire.
Cette posture critique envers l'Europe ne sert qu'à masquer une impuissance ou une complicité passive. En s'attaquant à Macron ou Merz tout en laissant ses utilisateurs russes s'enfoncer dans le silence numérique imposé par Moscou, il ne défend pas la liberté. Il choisit simplement ses ennemis en fonction de leur capacité de nuisance personnelle, abandonnant ceux qui, à Moscou et ailleurs, avaient le plus besoin de sa prétendue intransigeance libertaire. Le roi de la messagerie cryptée est nu et son silence face à Roskomnadzor résonne bien plus fort que ses tweets rageurs contre l'Occident.

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