ROMAIN LECLAIRE

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Les forçats de l'océan qui repêchent notre vieil internet

 

Les forçats de l'océan qui repêchent notre vieil internet

Les requins ne dévorent pas internet. Contrairement à un mythe tenace qui perdure depuis des dizaines d'années, ils ne passent pas leur temps à grignoter les quelque 600 câbles sous-marins en fibre optique qui transportent la quasi-totalité de notre trafic intercontinental. Si vous perdez votre connexion en plein appel vidéo ou lors d'un défilement infini sur vos réseaux sociaux, laissez ces poissons tranquilles. La véritable histoire de notre réseau mondial n'est pas celle d'une faune marine destructrice, mais bien celle des humains qui entretiennent, et parfois démantèlent, cette immense infrastructure physique.

D'où vient ce mythe ? Il faut remonter aux années 80. Lors du test d'un câble nommé Optican-1 aux îles Canaries en 1985, des défaillances surviennent. La cause supposée ? Des dents de requin retrouvées dans le câble endommagé. La panique s'empare alors de l'industrie. Des entreprises de télécommunications financent des recherches, allant jusqu'à forcer des requins en aquarium à mordre des sections de câbles. Bilan, aucun comportement systématique ou appétit particulier pour la fibre n'est prouvé. Les rats, en revanche, rongent fréquemment les câbles terrestres pour se limer les dents, mais accuser un grand requin blanc est bien plus romanesque qu'admettre un banal problème de rongeurs. Par précaution, les concepteurs ont tout de même ajouté une couche d'acier protectrice aux câbles suivants. Nous devons donc aux requins une meilleure robustesse de notre réseau.

Mis en service en 1988, le TAT-8 fut le premier câble transatlantique en fibre optique. Ce pionnier a survécu à la chute du mur de Berlin et à l'aube du web avant d'être désactivé en 2002. Aujourd'hui, il ne repose plus paisiblement au fond de l'eau. Il est repêché par des navires spécialisés comme le MV Maasvliet. À son bord, le repêcher s'apparente à faire voler un cerf-volant dans l'espace. Il faut faire glisser un grappin plat au fond de l'océan, accrocher le filin et le hisser à la surface. Sans oublier les répéteurs, d'énormes cylindres de 400 kilos servant à amplifier le signal, qu'il faut détacher à la force des bras sur un pont de bateau balayé par les vagues.

L'infrastructure technologique n'a rien d'invisible ni de virtuel. Dans les cales étouffantes du navire, des marins réceptionnent le câble repêché et marchent à reculons, formant de lents cercles pour l'enrouler manuellement. C'est un labeur vertigineux et intensément physique. La vie à bord repose sur la cohésion d'équipages multinationaux, où le rôle du cuisinier est aussi important que celui du capitaine pour maintenir le moral des troupes. Ces milliers de kilomètres de connectivité ne tiennent que grâce à la sueur d'une petite industrie de passionnés. Souvent issus de la génération X ou plus âgés, ils portent en eux une immense mémoire institutionnelle indispensable au bon fonctionnement du monde moderne.

Plutôt que d'encombrer les fonds marins tels des déchets spatiaux, ces câbles historiques sont expédiés vers des centres de recyclage en Afrique du Sud. Le cuivre, d'une grande pureté, est récupéré pour pallier les pénuries mondiales. L'acier est transformé en clôtures agricoles. Quant au polyéthylène de l'isolation, il est fondu pour devenir des objets du quotidien. Il est donc très probable que votre prochain flacon de shampoing provienne de ce plastique qui a passé près de quarante ans au fond de l'océan Atlantique.

Finalement, internet est fait de verre, d'acier, et du travail acharné d'humains naviguant sur les mers.

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