Imaginez un monde où chaque lettre que vous écrivez, chaque photo que vous glissez dans une enveloppe et chaque mot que vous chuchotez à l'oreille d'un proche est systématiquement ouvert, analysé et enregistré par un policier invisible avant même d'atteindre son destinataire. Ce scénario, digne des dystopies les plus sombres du XXe siècle, n'est plus du tout fictif. Il porte un nom bureaucratique et faussement rassurant, le règlement européen sur la lutte contre les abus sexuels sur enfants, mieux connu sous la dénomination "Chat Control". Sous couvert d'une cause indiscutable et nécessaire (la protection de l'enfance), l'Union Européenne est en train de bâtir l'architecture de surveillance de masse la plus intrusive que l'Occident ait jamais connue, piétinant allègrement les principes fondamentaux de nos démocraties.
Le cœur du problème réside dans le mécanisme technique envisagé par cette législation. Pour détecter des contenus illégaux, la loi propose de scanner vos communications privées directement sur vos appareils, avant même qu'elles ne soient chiffrées et envoyées. C'est ce qu'on appelle le scannage côté client. En clair, votre smartphone, qui contient aujourd'hui les détails les plus intimes de votre existence, cesserait d'être votre outil pour devenir un mouchard au service de l'État. Le chiffrement de bout en bout, cette technologie qui garantit que seuls l'expéditeur et le destinataire peuvent lire un message, serait de facto rendu caduc. Des applications comme WhatsApp, Signal ou Telegram, qui ont bâti leur réputation sur la "sécurité et la confidentialité", seraient contraintes de trahir leurs utilisateurs en intégrant des portes dérobées ou des mécanismes de surveillance algorithmique.
Les promoteurs du texte assurent que la mesure est ciblée, mais c'est un mensonge technique et politique. Il est impossible de créer une brèche de sécurité qui ne soit ouverte que pour les "gentils". Une fois qu'une vulnérabilité est introduite dans le chiffrement pour permettre le scannage, elle existe pour tout le monde. Pour la police, certes, mais aussi pour les hackers, les criminels, les régimes autoritaires et les services de renseignement étrangers. En voulant prétendument sécuriser l'espace numérique pour les enfants, l'Europe s'apprête à fragiliser la sécurité numérique de 450 millions de citoyens, de ses entreprises et de ses propres institutions. C'est une aberration stratégique qui sacrifie notre souveraineté numérique sur l'autel d'un solutionnisme technologique aveugle.
Plus inquiétant encore est le mythe de l'infaillibilité de l'intelligence artificielle qui serait chargée de ce tri titanesque. Ces algorithmes, censés distinguer une photo de vacances d'un contenu pédocriminel, sont loin d'être parfaits. Les experts s'accordent à dire qu'ils généreront inévitablement des faux positifs. Imaginez l'angoisse d'un parent voyant ses photos de famille signalées aux autorités, son compte bloqué et faisant l'objet d'une enquête criminelle simplement parce qu'un logiciel mal calibré a mal interprété une image innocente de son enfant à la plage. Ce système transforme chaque citoyen européen en suspect par défaut, renversant totalement la charge de la preuve et le principe de présomption d'innocence. Nous passons d'une logique où l'on surveille des suspects ciblés sur décision de justice à une logique de chalutage généralisé où l'on surveille tout le monde "au cas où".
Il faut également dénoncer l'inefficacité probable d'une telle usine à gaz. Les véritables réseaux criminels, ceux qui produisent et échangent ces contenus abjects de manière organisée, ne tarderont pas à migrer vers des plateformes décentralisées ou hébergées hors de l'Union Européenne, échappant ainsi totalement aux radars. Pendant ce temps, les citoyens ordinaires, les journalistes, les avocats, les militants et les opposants politiques verront leur droit au secret de la correspondance anéanti. Car une fois cette infrastructure de surveillance en place, qui peut garantir qu'elle ne sera pas utilisée demain pour d'autres finalités ? La lutte contre le terrorisme, puis la fraude fiscale, et pourquoi pas la dissidence politique ? L'histoire nous enseigne que les outils de surveillance, une fois déployés, ne sont jamais rangés au placard. Leur usage s'étend toujours.
L'Europe se targue souvent d'être un phare des droits de l'homme face aux modèles autoritaires, mais avec Chat Control, elle emprunte une voie dangereusement similaire à celle de la surveillance à la chinoise. En acceptant que nos conversations privées soient scrutées en permanence par des machines, nous acceptons une forme d'autocensure insidieuse. Nous cesserons d'être libres de nos propos, sachant qu'un algorithme veille au grain. La protection de l'enfance est un impératif moral absolu, mais elle ne doit pas servir de cheval de Troie pour détruire la vie privée. Il existe d'autres moyens: renforcer les moyens humains de la police, cibler les prédateurs connus, faire de la prévention. La surveillance de masse généralisée n'est pas une solution, c'est une démission démocratique. Il est urgent de se réveiller et de rejeter ce projet liberticide avant que le secret de la correspondance ne devienne qu'un lointain souvenir.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire