La promesse originelle des cryptomonnaies était celle d'une liberté financière totale, permettant des transactions sans friction, transnationales et échappant aux lourdeurs régulatoires. Cette utopie libertaire a aussi révélé une face sombre qui ne cesse de s'étendre. Plus que jamais, ce que l'on achète avec ces devises numériques inclut des êtres humains. Des victimes de la traite, forcées de travailler dans des complexes d'arnaques en ligne ou exploitées sexuellement à une échelle industrielle, sont aujourd'hui achetées et vendues lors de transactions en cryptomonnaies effectuées en toute impunité et souvent au vu et au su de tous.
Selon une nouvelle étude publiée par la société d'analyse de la blockchain Chainalysis et relayée par Wired, l'année 2025 a marqué un tournant dramatique. Les transactions cryptographiques liées au trafic d'êtres humains ont connu une croissance explosive, augmentant d'au moins 85% par rapport à l'année d'avant. Ces flux financiers illicites représentent désormais des centaines de millions de dollars par an, un chiffre que les chercheurs considèrent même comme une estimation conservatrice sous-evaluant l'ampleur réelle du fléau. Tom McLouth, analyste chez Chainalysis, décrit ce phénomène comme la continuation d'une histoire d'exploitation industrialisée où les paiements sans frontières et à faibles frais ont permis au trafic humain de changer d'échelle plus rapidement que jamais.
L'infrastructure de ce commerce sordide repose principalement sur des groupes criminels sinophones utilisant l'application de messagerie Telegram. Ces réseaux publient des publicités sur des canaux de marchés noirs dits de garantie, tels que Xinbi ou Tudou. Ces plateformes offrent des services d'entiercement qui conservent les cryptomonnaies pour prévenir les fraudes entre criminels. Paradoxalement, ces mêmes canaux servent de vastes centres de blanchiment d'argent, où des vendeurs échangent des espèces contre de la crypto sale. Les transactions s'effectuent presque exclusivement en stablecoins, comme le Tether et l'USDC, dont la valeur est indexée sur le dollar américain pour éviter la volatilité inhérente au Bitcoin.
Si les complexes d'escroquerie au Myanmar, au Cambodge et au Laos génèrent des dizaines de milliards de dollars en exploitant des travailleurs forcés, Chainalysis note que la majorité de la croissance tracée provient désormais du trafic sexuel. Des publicités détaillées sur Telegram proposent des profils de travailleuses du sexe, incluant parfois des mineures, avec des services de transport international vers Macao ou Taïwan. L'analyse des transactions révèle des paiements dépassant souvent les 10 000 dollars, suggérant l'implication d'entreprises criminelles organisées gérant des centaines de victimes, bien loin de l'image du proxénète isolé.
Sur le versant des camps d'arnaques, la marchandisation de l'humain est tout aussi explicite. Des messages Telegram offrent des primes allant de 8 888 à 22 000 dollars pour la livraison d'un nouveau travailleur forcé. Ces victimes, souvent attirées par de fausses offres d'emploi, se voient confisquer leur passeport et sont contraintes de travailler jusqu'à seize heures par jour pour escroquer des occidentaux, sous peine de torture.
Face à cette horreur, des voix s'élèvent pour dénoncer la passivité des géants technologiques. Elles pointent du doigt la responsabilité de Telegram et de Tether, accusés de laisser prospérer ces activités. Bien que Telegram affirme modérer proactivement sa plateforme et que Tether garde le silence, les marchés noirs se reconstruisent inlassablement après chaque interdiction. Pourtant, la traçabilité inhérente à la blockchain offre une opportunité inédite. Contrairement aux espèces, chaque mouvement laisse une trace numérique. Cette visibilité nouvelle sur l'un des crimes les plus anciens de l'humanité pourrait permettre aux forces de l'ordre, si elles agissent vite, de perturber ces écosystèmes financiers centralisés et de frapper au cœur de cette industrie de l'exploitation.

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