Ah, la Silicon Valley. Ce phare de moralité, ce bastion de l'intellect supérieur où l'on construit l'avenir de l'humanité entre deux smoothies au chou frisé et trois séances de méditation transcendantale. On nous répète à l'envi que ces gens-là sont plus malins que nous, qu'ils voient des choses que le commun des mortels ne peut pas comprendre. Et apparemment, ce qu'ils ne pouvaient absolument pas voir, c'était le gigantesque panneau clignotant "trafiquant sexuel" au-dessus de la tête de Jeffrey Epstein.
Le ministère de la justice américain, dans sa grande générosité, vient de lâcher ce qui semble être la dernière salve de documents concernant notre financier disgracié préféré. Nous parlons ici d'environ 3,5 millions de pages, libérées en réponse à l'Epstein Files Transparency Act du 19 novembre dernier. Une lecture légère pour démarrer la semaine, n'est-ce pas ? Ce qui ressort de cette montagne de paperasse n'est pas seulement le portrait d'un prédateur, mais une fresque sociale fascinante montrant à quel point l'élite technologique aimait frayer avec lui. Certains noms, comme Bill Gates, traînent dans ces dossiers depuis des années comme une mauvaise odeur, tandis que d'autres, comme Elon Musk, font une entrée plus fracassante dans cette nouvelle saison de "Qui veut gagner des millions (de pages de documents judiciaires)".
Avant que les avocats ne s'affolent, précisons une chose importante, voir son nom dans ces fichiers ne signifie pas automatiquement que l'on a commis un crime. Parfois, cela signifie simplement qu'Epstein parlait de vous, ou qu'il partageait un article de presse vous mentionnant pour se donner de l'importance. Il y a aussi des tuyaux non vérifiés envoyés par le public. Mais même avec toutes ces précautions d'usage, le constat est là, brutal et gênant, le réseau d'Epstein était inextricablement lié à l'industrie tech, et ce, bien après sa condamnation en 2008 pour sollicitation de prostitution sur mineure. Apparemment, une condamnation pénale n'est qu'un détail administratif quand on a un carnet d'adresses bien rempli.
Plongeons donc joyeusement dans ce cloaque pour voir qui sont les champions de la mention, classés par le nombre de fichiers où leurs noms apparaissent en toutes lettres. Notez que nous laissons de côté certains seconds couteaux comme l'ancien dirigeant de Microsoft, Steven Sinofsky, qui apparaît pourtant dans 1 427 fichiers pour demander des conseils de négociation à Epstein. Non, concentrons-nous sur les têtes d'affiche, les visionnaires, ceux qui veulent coloniser Mars et guérir toutes les maladies, mais qui avaient du mal à refuser un déjeuner avec un criminel sexuel.
Le grand gagnant de ce concours de popularité douteux est Reid Hoffman, avec un score impressionnant de 2 658 fichiers. Le cofondateur de LinkedIn, cet homme qui a bâti sa fortune sur la connexion professionnelle, semble avoir pris le concept un peu trop au pied de la lettre. Ses liens avec Epstein étaient déjà connus, notamment via ses efforts de collecte de fonds pour le MIT Media Lab. Il a admis s'être rendu sur l'île du bonhomme, mais attention, c'était strictement pour la philanthropie, nous dit-il. C’est bien connu, les meilleures décisions caritatives se prennent sur des lieux privés au passé trouble. Dans un éclair de lucidité tardive, il avait exprimé ses remords en 2019, écrivant qu'il regrettait d'avoir aidé à redorer la réputation d'Epstein. Plus récemment, dans un podcast, il a résumé son expérience par un conseil que tout le monde devrait tatouer sur son front: note à moi-même, faire une recherche Google avant d'y aller. C’est touchant de voir qu'un pionnier d'Internet découvre l'utilité des moteurs de recherche en 2023. Les fichiers révèlent surtout une logistique intense de déjeuners et de réunions, incluant souvent Joi Ito, l'ancien directeur du MIT Media Lab. Hoffman a même partagé sur X un document interne du FBI classant les noms trouvés dans les dossiers, où il apparaît fièrement dans la colonne "pas de correspondance" pour les activités criminelles, contrairement à d'autres surlignés pour des informations plus "salaces". Une victoire morale, sans doute.
Juste derrière lui, nous retrouvons notre bon vieux Bill Gates, mentionné dans 2 592 fichiers. La relation entre le fondateur de Microsoft et Epstein est un feuilleton qui dure depuis des années, malgré les tentatives du premier de minimiser l'affaire. Nous savions déjà qu'ils s'étaient rencontrés, mais ces nouveaux documents ajoutent une couche de détails croustillants. On y trouve des alertes de calendrier pour des déjeuners, des appels Skype et des photos. Gates a maintes fois répété qu'il regrettait ces rencontres, affirmant qu'il n'aurait jamais dû dîner avec lui. C'est certain que cela fait tache sur le CV du sauveur de la planète. Mais le plus fascinant, ou le plus terrifiant, réside dans des courriels qu'Epstein s'est envoyés à lui-même ou a laissés en brouillon. Dans l'un d'eux, daté de juillet 2013, ce dernier écrit qu'il a aidé le fondateur de Microsoft à se procurer des substances pour gérer les conséquences de relations avec des dames russes et pour faciliter ses rendez-vous illicites avec des femmes mariées. Un autre courriel suggère que Bill lui aurait demandé des antibiotiques pour traiter une maladie sexuellement transmissible à l'insu de sa compagne Melinda. Bien sûr, rien ne prouve que ces mails aient été envoyés ou qu'ils soient basés sur la réalité. Un porte-parole de Gates a qualifié ces accusations d'absolument absurdes, affirmant qu'elles ne montrent que la frustration d'Epstein de ne pas avoir de relation suivie avec lui. C'est fort possible, mais avouez que l'image d'Epstein en pharmacien de l'ombre pour milliardaires en détresse a un certain potentiel cinématographique.
En troisième position sur le podium, nous avons Peter Thiel, le libertarien vampire de la Silicon Valley, avec 2 281 fichiers. Le cofondateur de Palantir et destructeur de Gawker semble avoir eu un agenda social très chargé avec Epstein entre 2014 et 2017. Contrairement à d'autres qui semblent avoir été harcelés par ce vilain canard, Thiel prenait parfois les devants, proposant des déjeuners. La relation semblait mutuellement bénéfique. Il lui demandait des conseils politiques sur la course présidentielle de 2016, et Epstein lui suggérait d'être plus proche des candidats. Epstein a même offert de partager les frais du procès contre Gawker, ce qui prouve que les ennemis de la presse se serrent les coudes. Mais le détail le plus savoureux reste sans doute les restrictions alimentaires de Thiel. Un courriel de son assistante détaille ce que le milliardaire peut et ne peut pas manger: pas de produits laitiers, pas de gluten, pas de céréales. Par contre, il valide les huîtres kaki, le sashimi, les oursins et les crevettes douces. Il est rassurant de savoir que même lorsqu'on déjeune avec un délinquant sexuel, on peut rester fidèle à son régime paléo strict. C'est ce genre de discipline qui fait les grands hommes, non ?
Et puis, il y a Elon Musk, l'homme qui tweete plus vite que son ombre, avec 1 116 fichiers. Le patron de Tesla a longtemps juré qu'il n'avait jamais mis les pieds sur l'île d'Epstein, allant même jusqu'à utiliser les documents comme une arme contre Donald Trump lors d'une dispute sur les réseaux sociaux. C'est assez ironique de la part de quelqu'un qui apparaît plus de mille fois dans ces mêmes papelards. En 2012, Epstein demandait à Musk s'il y avait quelqu'un chez SolarCity pour électrifier son île des Caraïbes. Musk, toujours prêt à rendre service pour la cause écologique, a transmis l'email à son cousin. Plus gênant, il semblait curieux de l'ambiance locale, demandant par email quand aurait lieu la fête la plus sauvage sur l'île ou si c'était le bon moment pour visiter pendant les vacances. Le millardaire maintient qu'il n'y est jamais allé et qu'il a décliné les invitations, mais il admet qu'il savait que ces échanges pourraient être mal interprétés. C'est le moins qu'on puisse dire. Pour un génie capable d'envoyer des fusées dans l'espace, sa capacité à détecter les pièges sociaux semble curieusement défaillante.
N'oublions pas les fondateurs de Google, Larry Page (314 fichiers) et Sergey Brin (294 fichiers). Eux aussi ont eu droit à leurs citations à comparaître. Les fichiers révèlent des dîners décontractés chez Epstein, où Brin proposait même d'inviter Eric Schmidt. Il est question de l'utilisation de l'hélicoptère d'Epstein pour des opérations à Saint-Barth, et même d'une proposition =d'utiliser son ranch pour tester des drones diffusant Internet. Imaginez la scène, les cerveaux derrière le moteur de recherche le plus puissant du monde discutant logistique de drones avec un homme qui dirigeait un réseau de trafic sexuel. C'est d'une banalité effrayante. Anne Wojcicki, l'ex-femme de Brin et Larry Page n'ont pas daigné commenter, laissant le silence faire son œuvre.
Enfin, nous avons les seconds rôles de cette tragédie grecque moderne, Mark Zuckerberg (282 fichiers), Jeff Bezos (196 fichiers) et Eric Schmidt (193 fichiers). Pour Zuckerberg, il s'agit surtout d'Epstein parlant de lui, bien qu'il y ait eu une tentative d'introduction après un dîner organisé par Reid Hoffman. On imagine mal le robotique patron de Meta être à l'aise dans les soirées mondaines d'Epstein, mais qui sait ? Bezos, lui, aurait été aperçu à une after-party pour un film chez Ghislaine Maxwell, mais sans interaction notable avec l'individu problématique. Quant à Schmidt, il a décliné un dîner en 2013, ce qui est peut-être la décision la plus intelligente de sa carrière.
Au final, cette avalanche de documents nous laisse avec un goût amer. Ces fichiers ne prouvent pas nécessairement la culpabilité pénale de ces titans de la tech, mais ils dressent le portrait d'une classe dirigeante totalement déconnectée de la réalité morale. Ils contrôlent nos données, nos communications et bientôt notre intelligence artificielle, mais ils étaient incapables de voir (ou refusaient de le faire), la nature de l'homme avec qui ils partageaient des "huîtres kaki" et des conseils fiscaux. C'est une leçon d'humilité pour nous tous. On peut être capable de coder un algorithme révolutionnaire et être totalement incapable de juger le caractère d'un être humain. Ou peut-être, et c'est le plus inquiétant, que le jugement moral n'a jamais fait partie de l'équation pour commencer. Après tout, tant que le Wi-Fi fonctionne sur l'île, pourquoi se poser des questions ?

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