SURCHAUFFE

Seize agents IA se mettent en réseau pour coder un compilateur C


Il y a des expériences qui ressemblent à des démonstrations techniques et d’autres qui donnent l’impression d’observer le futur en train de se compiler sous nos yeux. Celle menée par Nicholas Carlini chez Anthropic appartient clairement à la seconde catégorie. Pendant deux semaines, seize agents Claude Opus 4.6 ont travaillé ensemble, en parallèle, pour créer un compilateur C complet, capable de construire un noyau Linux fonctionnel. Oui, un vrai compilateur. Oui, construit par seize IA qui collaborent comme une équipe de devs insomniaques sur un serveur Discord.

L’idée de départ est presque provocatrice . Et si on laissait plusieurs IA coder ensemble, sans chef d’orchestre, sans pipeline sophistiqué, juste avec Git comme terrain de jeu ? Chaque agent dispose de son environnement isolé, repère un bug ou une fonctionnalité manquante, propose un patch, gère les conflits de merge, et renvoie le tout dans le dépôt partagé. Pas de hiérarchie, pas de plan de sprint, juste une meute d’agents qui itèrent en continu. Le résultat est un compilateur Rust de près de 100 000 lignes, capable de compiler des projets d'envergure comme PostgreSQL, Redis, FFmpeg et même de lancer Doom, parce qu’évidemment quelqu’un a essayé.


Cette expérience est fascinante car elle ne repose pas sur une orchestration complexe. Pas de super‑agent qui distribue les tâches. Pas de pipeline d’auto‑réflexion sophistiqué. Juste seize IA qui se comportent comme des développeurs motivés mais un peu chaotiques, chacun corrigeant ce qu’il voit, chacun avançant dans son coin, et pourtant convergeant vers un système cohérent. Le coût total de l’opération tourne autour de 20 000 $ en appels API, ce qui est dérisoire comparé à l’entraînement du modèle, mais donne une idée de l’échelle opérationnelle.

Pourquoi un compilateur C ? Parce que c’est un terrain de jeu parfait pour des agents IA. La spécification est ancienne, stable et documentée. Les suites de tests sont redoutablement complètes. Et surtout, il existe des implémentations de référence permettant de vérifier chaque sortie. Dans un environnement aussi balisé, une IA peut progresser vite, car elle sait immédiatement si elle a raison ou tort. C’est un peu comme donner à un apprenti magicien un grimoire où chaque sort a un test unitaire.

Mais cette force est aussi une limite. Construire un compilateur C est un défi immense, pourtant c’est un challenge extrêmement bien défini. Dans la plupart des projets logiciels réels, définir les tests est souvent plus difficile que d’écrire le code. Et sans tests solides, les agents IA ont tendance à halluciner des solutions élégantes mais incorrectes. L’expérience d’Anthropic montre donc autant la puissance de l’agentisation que ses contraintes . Elle excelle dans les environnements où la vérité est objective et vérifiable.

Le compilateur n’est pas parfait. Il génère du code moins optimisé que GCC, son assembleur et son linker manquent encore de robustesse et il dépend toujours de GCC pour certaines étapes critiques, notamment la génération du backend 16‑bit nécessaire au boot du noyau Linux. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est qu’un groupe d’agents IA, sans supervision fine, a réussi à construire un outil logiciel complexe, cohérent et fonctionnel. C’est une démonstration de force, mais aussi un signal. Les IA ne sont plus seulement capables d’assister les développeurs, elles commencent à pouvoir travailler ensemble comme une équipe.

Ce projet ouvre une question vertigineuse: que se passera‑t‑il lorsque ces dernières seront capables de définir elles‑mêmes leurs propres tests, leurs propres objectifs, leurs propres architectures ? Pour l’instant, elles excellent dans les environnements fermés et balisés. Mais l’histoire de l’informatique montre que ce qui commence comme une démo technique finit souvent comme un changement de paradigme.

Et si ce compilateur n’était que la première pierre d’un futur où les IA ne se contentent plus d’écrire du code, mais construisent des systèmes entiers, en collaboration, à une vitesse et une échelle impossibles pour les humains ? Les révolutions commencent souvent par un simple commit.

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