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YouTube contre-attaque - La plateforme refuse l'étiquette de réseau social dans un procès historique

YouTube contre-attaque - La plateforme refuse l'étiquette de réseau social dans un procès historique

C’est une ligne de défense particulière qui pourrait bien changer la manière dont nous percevons les géants du numérique. Alors que le procès américain sur l’addiction aux technologies s’est ouvert ce mardi 10 février 2026 devant la Cour supérieure de Los Angeles, YouTube a surpris l’auditoire avec une déclaration inattendue. Face aux accusations de dommages psychologiques causés par ses algorithmes, la filiale de Google a affirmé qu’elle ne devait pas être considérée comme un réseau social, mais plutôt comme une plateforme de divertissement, au même titre que Netflix ou une chaîne de télévision par câble.

Ce procès, qui oppose une jeune femme de 20 ans identifiée sous les initiales K.G.M. aux géants YouTube et Meta (propriétaire d’Instagram), est le premier d'une longue série visant à déterminer si ces applications peuvent être tenues responsables d'une addiction comparable à celle des jeux d'argent ou du tabac. Alors que Snap et TikTok ont préféré régler l'affaire à l'amiable avant le début des audiences, YouTube et Meta ont choisi de faire front, mais avec des stratégies radicalement différentes.

Pour Luis Li, l'avocat de YouTube, la distinction est fondamentale. Il a soutenu devant le jury que les utilisateurs se connectent à l'application pour apprendre à cuisiner, à tricoter ou pour regarder des clips musicaux, et non pour faire défiler indéfiniment un fil d'actualité social comme on le ferait sur Facebook ou X. L'argumentaire repose sur l'idée que l'algorithme de recommandation n'est pas conçu pour "recâbler leurs cerveaux", mais simplement pour leur proposer ce qu'ils aiment déjà regarder. En se positionnant comme une bibliothèque de contenu créatif plutôt que comme un hub d'interaction sociale, la plateforme tente de se soustraire aux accusations qui pèsent spécifiquement sur les mécanismes d'engagement social toxique.

L’accusation, portée par l’avocat Mark Lanier, peint un tableau bien plus sombre. Il décrit ces services comme des casinos numériques, utilisant des documents internes de Google et Meta pour prouver que les fonctionnalités sont sciemment conçues pour créer une dépendance. Les termes "machines à sous" et les comparaisons avec les tactiques de l'industrie du tabac ont été cités pour illustrer comment le design des applications exploite la vulnérabilité psychologique des jeunes utilisateurs, entraînant anxiété, dépression et dysmorphie corporelle.

La défense de YouTube ne s'est pas limitée à des définitions sémantiques. L'entreprise a contre-attaqué sur le terrain des données concrètes concernant la plaignante. Selon son avocat, entre 2020 et 2024, K.G.M. n'a passé qu'une moyenne de 29 minutes par jour sur la plateforme, dont seulement quatre minutes consacrées aux vidéos recommandées automatiquement et à peine une minute sur les Shorts, ce format de vidéos courtes souvent critiqué pour son caractère addictif. Il a également souligné que les fonctionnalités incriminées, comme le défilement infini, peuvent être désactivées dans les paramètres, expliquant que la responsabilité revient in fine à l'utilisateur de gérer sa consommation. De son côté, Meta a opté pour une défense plus personnelle et controversée, attribuant les problèmes de santé mentale de la jeune femme à un contexte familial difficile plutôt qu'à l'utilisation d'Instagram. Cette stratégie de la cause réelle contraste avec l'approche plus technique et systémique de YouTube.

L'enjeu de ce procès dépasse largement le cas de K.G.M. Si le jury venait à donner raison à la plaignante, cela ouvrirait la porte à des dommages et intérêts colossaux et pourrait forcer les entreprises technologiques à revoir intégralement le design de leurs applications. De plus, une seconde vague de procès est prévue cet été à Oakland, où des districts scolaires et des États entiers accuseront ces mêmes entreprises de nuisance publique, leur réclamant le remboursement des coûts liés à la crise de santé mentale chez les jeunes.

En tentant de se dissocier de l'étiquette "réseau social", YouTube joue une carte risquée mais potentiellement salvatrice. Si la justice américaine accepte que la plateforme n'est qu'un simple diffuseur de contenu, elle pourrait échapper aux régulations plus strictes qui guettent les réseaux sociaux traditionnels. Ce procès ne juge pas seulement une addiction, mais la nature même de notre relation avec les écrans.

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