Sur les rives d'une rivière traversant la ville suédoise de Borlänge, une ancienne papeterie est en cours de transformation. À sa place s'élèvera bientôt un immense centre de données. Lors du lancement des travaux en septembre, Peter Michelson, PDG du promoteur EcoDataCenter, a déclaré avec enthousiasme: "Ce site produisait autrefois le papier, matière première de l'ère de l'information. Borlänge produira désormais la matière première de l'intelligence artificielle."
Cette reconversion n'est pas un cas isolé. Plus de 50 centres de données sont actuellement en construction ou en projet à travers les pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande, Danemark et Islande). Nulle part ailleurs en Europe la capacité de traitement informatique ne croît aussi vite, selon le cabinet de conseil CBRE. Les annonces se succèdent à un rythme effréné: OpenAI a déployé 100 000 GPU dans un petit village norvégien du cercle polaire arctique, Microsoft a suivi, et notre laboratoire français Mistral vient de signer un contrat d'infrastructure d'1,4 milliard de dollars à Borlänge. En Finlande, un projet est sur le point de doubler la capacité nationale en centres de données si il aboutit.
Mais pourquoi cette ruée vers le Nord ?
La réponse tient en deux mots, énergie et espace. L'Europe occidentale traditionnelle (avec ses grands pôles que sont Francfort, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin) manque cruellement de terrains suffisamment vastes et d'une alimentation électrique capable de soutenir les colossaux besoins de l'IA. "Il existe une demande extraordinaire, mais y répondre devient de plus en plus difficile à travers l'Europe," résume Kevin Restivo, directeur de la recherche sur les centres de données chez CBRE. "L'énergie est une denrée de plus en plus précieuse, et elle se raréfie."
Les pays nordiques offrent une alternative de choix. L'énergie y est parmi les moins chères du continent, et provient majoritairement de sources renouvelables: hydroélectricité et éoliennes dominent le mix énergétique. Par ailleurs, le climat nordique (frais toute l'année) réduit naturellement les besoins en systèmes de refroidissement, poste de dépense principal pour tout centre de données. Un avantage décisif à l'heure où les entreprises doivent répondre à des objectifs environnementaux stricts imposés par l'Union Européenne.
Ce changement de paradigme est également lié à l'émergence des "néoclouds", de nouvelles entreprises spécialisées qui louent l'accès à d'immenses flottes de GPU aux acteurs de l'IA. Contrairement aux usages financiers traditionnels, où chaque milliseconde compte, les charges de travail liées à cette technologie sont peu sensibles à la latence. Les néoclouds peuvent donc s'installer loin des grandes métropoles, même au-delà du cercle arctique. Selon CBRE toujours, ils représentent la majorité de la croissance des centres de données dans la région nordique.
Pour les territoires ruraux du nord, longtemps dépendants de secteurs en déclin comme l'exploitation minière, le bois ou la papeterie, l'arrivée de ces infrastructures numériques représente une véritable bouée de sauvetage économique. Le prix des terrains forestiers potentiellement reconvertibles en centres de données a déjà été multiplié par quatre à neuf dans certaines zones. "Les municipalités sont très désireuses d'attirer ces investissements," confirme Jouni Salonen, spécialiste des centres de données à Business Finland.
Ce tableau idyllique comporte toutefois quelques zones d'ombre. Certains opérateurs accaparent des sites et des capacités électriques sans intention immédiate de construire, cherchant surtout à priver leurs concurrents d'accès aux ressources. La concrétisation de tous ces projets annoncés reste donc incertaine. Mais une chose est certaine, dans la course mondiale à la puissance de calcul, le grand nord européen est devenu un terrain de jeu stratégique incontournable. La période glaciaire du numérique ne fait que commencer.

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